Les deux silhouettes se détachent sur le versant abrupt de la montagne, dans la lumière du soleil déclinant.
En contrebas, le torrent gronde ses eaux de printemps. Le chemin, étroit et glissant, serpente vers un col enneigé.
Plus loin, les pics nappés de blancs accrochent les nuages. Amaric mène son petit-fils vers le temple des anciens dieux. Il est temps d’enseigner à Orma les secrets de ses ancêtres.

Les deux créatures, arpentant la montagne, emmitouflées de ouvertures et de peaux de bêtes marchent debout. Les corps de ces deux êtres laissent apparaître des membres solides aux muscles couverts d’une carapace naturelle.
Tandis que les pattes forcent pour atteindre le col, les quatre membres supérieurs semblent suivre le balancement des marcheurs, comme pour aider ces corps longilignes. Amaric porte son regard vers Orma. Les pieds de son petit-fils sont moins durs que les siens en ces chemins qu’il a arpentés tant de fois.

« Cette ascension te changera mon grand, courage. Après ce col nous rentrerons dans la vallée de Mata. Le temple ne sera plus trop loin. »
« Ne t’en fais pas grand-père, je tiendrai. »
souffle Orma concentré sur chacun de ses pas.
« Faisons une pause, Orma. Nous allons manger un peu de sève d’érable, tu as besoin d’un peu d’énergie et moi aussi. »

Orma s’arrête et tourne son visage allongé vers son aïeul. Ses yeux à multi-facettes semblent exprimer un soulagement.
Les deux créatures s’asseyent contre la paroi, à l’abri du vent froid qui s’engouffre dans la vallée.

Alors qu’Amaric et Orma dégustent la sève d’érable enveloppée dans des feuilles fraîches, un silence se fait. Ils restent ainsi quelques minutes à déguster ce met délicieux. Cette collation finie, Orma essuie ses mandibules, puis observe son grand-père.

« Grand-père, qu’allons-nous voir au temple ? » « Tu découvriras les préceptes des anciens dieux, Orma. »
« Mais tu me parles souvent de ces anciens dieux »


Orma marque un pause, hésitant à formuler sa question. Puis il se lance la voix étouffée :
« Qui sont ces anciens dieux, grand-père ? »
« Je vois que ta curiosité est aiguisée Orma. Je vais te conter leur histoire. Ces anciens dieux ont vécu en des temps reculés, il y a des milliers, voire des millions de cycles. Ils étaient des titans, cent fois plus grand que nous … »
« Cent fois ? »
l’interrompt Orma interloqué.
« Oui, cent fois plus grand. Mais ce n’est pas la seule différence avec notre peuple. Les érudits qui ont étudié les vestiges de ces anciens dieux ont découvert de nombreuses différences entre eux et nous. On dit qu’ils n’avaient que quatre membres et que leurs corps n’étaient point couverts de carapaces. On sait qu’ils ne portaient pas d’antennes. »
« Mais comment faisaient-ils alors pour se repérer ou pour se défendre contre les créatures à sang chaud ? »
« Mmm, ils avaient profondemment exploré les mystères de la nature et savaient la maîtriser. Leurs science était immense et leurs connaissances sans limites. Ils commandaient au feu, à la foudre, à l’eau qui tombe du ciel… Aujourd’hui, il ne reste que des vestiges de leur civilisation. »
« As-tu vu ces anciens dieux ? »
Amaric se mit à rire bruyamment, se frappant la jambe de sa main anguleuse.
« Voyons Orma, personne n’a jamais vu les anciens dieux. C’est bien pour cela que nous les appelons les anciens dieux. Ils ont disparu. »
« Disparu ? Mais comment se peut-il que ces êtres gigantesques aux pouvoirs sans limites aient disparu ? »
« Personne ne sait Orma. Tout ce que nous savons, nous les insectes, c’est que ces anciens dieux nous ont laissé une montagne de science et une nouvelle vision de nous. »
« J’ai peur de ne pas comprendre grand-père. »
« Avant notre fabuleuse découverte, chaque insecte avait pour croyance les dieux de la nature. Ces dieux étaient tout puissants, les insectes les servaient et les craignaient. »
« Mais grand-père, certains peuples croient toujours à ces anciens dieux. »
« Oui, certains ne se sont pas détachés de leurs vieilles croyances, mais ce n’est pas le propos Orma. Revenons à notre culte. Les titans nous ont ouvert les yeux. Comme eux, nous nous sommes placés au centre de toutes choses. Les insectes sont au centre de la création de l’univers, l’univers a été créé pour nous. Les anciens dieux nous ont donné la voie du changement. Révélés par eux, nous sommes chargés de gouverner et d’ordonner le monde d’Entoma. »
« C’est pour cela que nous affrontons les peuples animistes ? »
« Oui, eux n’ont pas saisi l’essence même de notre existence, pire, ils s’opposent à nous, comme les sang-chauds se sont opposés à nous jadis. »
« C’est pour cela que nos ancêtres les ont repoussés dans leurs terres ? »
« Oui, nos ancêtres ont repoussé ces créatures vers le centre d’Entoma, entouré de montagnes et limité par un désert à l’est. C’est aujourd’hui le territoire des sang-chauds, que nous préservons grâce à des bastions, comme tu as pu en voir hier matin. »
« Quel est notre dessein, grand-père ? »

Amaric détourne sa tête et regarde le soleil déclinant quelques instants.
« Tu auras le temps de trouver réponse à toutes tes questions au temple mon petit. Il est temps désormais de repartir. Si nous ne passons pas le col d’ici la nuit, celle-ci pourrait s’avérer plus longue que prévue. »
« Bien grand-père. »

Les deux insectes se dressent alors et reprennent leur chemin sans mot dire. Des nuages s’accrochent aux cîmes au loin, le ronronnement du torrent revient aux oreilles des marcheurs